Film-thérapie
Un film est une mise en abime par excellence. Nous sommes invités à nous abandonner devant l’écran, à renoncer — au moins le temps nécessaire au déroulement d’une histoire ou d’un événement — à l’essence même de notre personne. On peut s’identifier à un personnage, adopter un point de vue, s’engager pour une cause ou en condamner une autre. En somme, nous nous érigeons au-dessus du récit en croyant en détenir la clé de lecture, ou nous le subissons, proies de la manipulation ambiante. Et cela, qu’il s’agisse d’une mise en scène au sens strict, ou d’une mise en scène du regard, comme l’exerce la production documentaire ou médiatique.
Pourquoi cela fonctionne-t-il ? Sans doute parce que nous le faisions déjà — depuis la nuit des temps — sous d’autres formes. C’était là le but de toute histoire : nous rallier, nous captiver. Maniés avec justesse, et accompagnés des images justes, les mots œuvraient en nous, construisaient des liens, nous forgeaient comme parties prenantes de la communauté. Ensuite on investissait l’acquis au fil de notre expérience, on l’incarnait. Autant dire que rien n’a changé d'autre que le foyer émetteur du récit, autrefois rattaché soigneusement à une communauté, aujourd’hui éclaté dans la spéculation marchande du box office et des contenus viraux.
Pourtant lorsque le film est construit avec des morceaux de soi, lorsque la contingence de notre vie devient la matière d’un parcours singulier disposée à l’élaboration d’un film, qu’il s’agisse d’une histoire ou d’une réflexion, cette mise en abime décrite plus haut se mue en mise en perspective. Le récit n’est plus la maille collective devant contenir l’individu, mais le point de départ de l’acte créatif, la prise de conscience du rapport schématique au monde qui véhicule la production d’image. L’on questionne et engage ainsi notre rapport au réel, notre capacité à en laisser une trace en le saisissant, tout en intégrant notre rapport aux images et aux langages.
Images et langages au pluriel, car le non-verbal mobilisé en art-thérapie — cet atout qui exprime l’inconscient dans une pratique thérapeutique où le langage doit veiller à ne pas briser la fragile harmonie émergente — agit ici dans la polyphonie structurale de la matière filmique. Cela nous éloigne de la conception orthodoxe du film comme transparence parfaite des raccords dans l’élaboration d’un récit. Le film devient alors un carrefour où transparence et opacité façonnent la liberté du regard, en permettant à celui-ci de se positionner face au nouveau récit. Nous souhaitons ainsi nous adresser à un public en quête d'autonomie et l’inviter à improviser un film.
Qu’il s’agisse d’un film par participant ou d’un ou plusieurs films collectifs réalisés au sein d’un groupe, la démarche est pensée pour que les participant·e·s soient bouleversé·e·s par la découverte progressive d’indices insoupçonnés dont elles-et-eux-mêmes sont les vecteurs. Se livrer à l’improviste, en déployant sa part d’imprévu, devient alors un besoin d’ouverture — une invitation à amplifier sa présence dans la construction de notre appartenance au groupe, à travers l’essence de notre singularité. Le cinéma cesse d’être une idée préconçue pour devenir une technologie inouïe, capable de reproduire des fragments d’une réalité à venir.
Cet aspect est renforcé par l’utilisation du support argentique, dont l’absence de restitution immédiate et la quasi-impossibilité de synchroniser le son confèrent à la prise de vue un caractère hypothétique. Celui-ci condense les enjeux liés à l’élaboration d’une image tout en nous obligeant à reformuler le rapport entre image et matière sonore. Armé·e·s d’une caméra Super 8, chaque participant·e doit saisir ce point de fuite temporel, qui nous offre sa résistance et nous invite à embrasser sa puissance. Les exemples ici présents sont issus d’une action coordonnée avec Strollad, La Obra avec des jeunes de la mission locale.
C'est ma bataille
Super 8 – N & B – 2' 38''– France 2024
Réalisation : Mathis
Depuis elle m'accompagne
Super 8 – N & B – 3' 1é''– France 2024
Réalisation : Alwenna