UMLICHT FILMS

Récits des confins de la terre / Rakkontoù eus penn an douar

Filmer le Finistère, le saisir dans un parcours sensible grâce au médium argentique, idéal pour accueillir une parole porteuse d’histoires. Histoires de vie, récits oscillant entre réel et imaginaire, fragments de rêves, légendes, témoignages : autant de voix et de possibles qui tissent la mémoire collective du territoire. 

Ce projet s’attache à capter ces histoires là où elles se disent encore, là où elles cherchent à se transmettre pour survivre et échapper à l’uniformisation du monde. Il ne s’agit pas tant de filmer un paysage figé que de saisir l’essaim d’événements qui traverse le pouls du vivre-ensemble de ses communautés, en révélant les liens invisibles entre une parole et le territoire qui la porte.

Appel à contribution

Nous recherchons des histoires ancrées en Finistère, racontées en français, en breton ou en langue des signes française (LSF). Dans le cadre de notre série de films Récits des confins de la terre / Rakkontoù eus penn an douar, nous constituons un fonds d’histoires issues du territoire, transmises oralement, et témoignant d’un rapport singulier à la langue, au paysage et à la mémoire collective. Nous souhaitons recueillir des récits d’habitants et d’habitantes du Finistère, dans la continuité d’une tradition orale toujours vivante. Ces histoires, qu’elles soient contes, témoignages, légendes ou souvenirs personnels, voire rêves, doivent être portées par la conviction de vouloir les raconter.


Si vous souhaitez partager un récit, ou si vous connaissez quelqu’un qui pourrait témoigner, vous pouvez nous contacter à l’adresse suivante : contact@umlichtfilms.com

Chaque contribution viendra enrichir un fonds dédié à la transmission des récits du Finistère, en respectant la diversité des langues et des expériences.

Note d'intention

Fenêtre Déroulante

À peine une dizaine d’années écoulées depuis la consolidation du cinéma parlant en 1927 que l’une de nos facultés fondamentales en tant qu’espèce, celle de pouvoir raconter une histoire, semble sombrer à jamais, d’après le diagnostic de Walter Benjamin.

En 1936, Benjamin se penche sur l’œuvre narrative de Nicolas Leskov, avec la prémisse que l’enjeu de tout grand écrivain puise dans la source d’une tradition orale. Celle-ci, dans un cadre très bien défini en Europe depuis le Moyen Âge, reposerait pour lui sur deux piliers : les histoires circulent grâce aux marins, tandis que les paysans seraient les gardiens des histoires locales. Mais si, lors de la Grande Guerre, nous dit-il, les soldats sont partis en chantant, il est frappant de constater le mutisme avec lequel ils sont revenus, appauvris en expérience et incapables de raconter quoi que ce soit.

Si l’on regarde de près, le problème posé par Benjamin n’est pas tant d’avoir des histoires à raconter que de savoir comment les raconter. De plus, il ne fait pas le rapprochement avec le cinéma, car ce qu’il cherche, c’est à analyser l’œuvre de l’écrivain russe, lequel, en fin de compte, meurt la même année que l’invention du cinématographe. Son exemple, lié à cette faculté aussi nécessaire pour les écrivains que pour la société, nous parle alors d’un monde d’avant. Car il est indéniable que le cinéma aura un impact sur la littérature du XXe siècle, en changeant à jamais la façon d’écrire.

La portée du cinéma, en tant que phénomène social, ne tarde pas à s’étendre à tous les domaines de la perception, affectant notre vie politique, à commencer par le sentiment, pour l’individu, de se dissoudre dans la foule représentative d’une nouvelle ère de masses. De plus, à l’heure où Benjamin écrit son essai, l’amplification démesurée des voix politiques à l’origine des totalitarismes exacerbés précipite l’Europe dans une deuxième Grande Guerre. Il n’est pas inexact alors de voir, dans le phénomène culturel du cinéma, le transfert de ce don autrefois ancré dans la parole et désormais monopolisé par l’État, qui a su percevoir, dès les origines du médium avec les frères Lumière, l’enjeu considérable qu’il représentait sur l’échiquier politique. En témoignent les nombreuses vues Lumière consacrées au rapprochement du président Félix Faure avec la Russie, visant à briser l’isolement de la France face à l’alliance entre les empires allemand et austro-hongrois ainsi que le royaume d’Italie.

Dans le contexte actuel, à l’heure des réseaux viraux, qui effritent tous les fondements du monopole d’État autrefois érigé en industrie cinématographique puis transformé en boîte médiatique spécialisée dans la vente de temps de cerveau humain à Coca-Cola, nous assistons à une tabula rasa de notre condition politique et à la possibilité d’instrumentaliser cet état anarchique par de nouveaux totalitarismes. Non seulement l’état de droit a disparu de la face de la planète derrière un écran qui impose sa propre loi avec un cynisme à outrance ; mais avec l’IA, cette faculté inaliénable à l’humain, tant déplorée par Benjamin, accède à des sphères invraisemblables de l’entendement humain. La fine membrane de l’imaginaire qui nous liait opérationnellement à la réalité s’est rompue. Dans un aplatissement total de nos rapports politiques, chaque individu de la planète, qu’il soit président d’une République ou agent immobilier, se raconte devant l’écran en expert de sa propre personne ou fonction, et n’hésite pas, si besoin est, à s’adonner à l’opium algorithmique des générateurs artificiels, pour se conforter, peut-être, d’une réalité manquée. Aucun·e jeune n’aspire plus, avec ce médium autrefois ambitieux, à changer le monde ; on veut l’influencer et c’est tout. Et pour ce faire, on se met en scène, que ce soit en exhibant sa sexualité ou sa charité, comme dans la nouvelle vague des contenus appelés "charity porn", où les axes de l’influence mondiale, ces nouveaux piliers de l’économie appelés en globish "influencers", font bonne conscience en se filmant en train de donner de l’argent à des pauvres qui en auraient besoin. Mais attention, parfois, le bienfaiteur ou la bienfaitrice s’érige en juge et veut s’assurer par tous les moyens de son récit que la personne choisie mérite bien sa bienfaisance.

La situation, vous l’avez compris, est complexe. Car, au même titre d’énonciation d’un récit, on peut aussi afficher sa haine, au nom de la liberté d’expression, dans le protagonisme le plus abject que l’on puisse imaginer, et ce qu’on appelait avant le bon sens est inopérant. Dans cette impasse, on peut légitimement se poser la question : que diable veut raconter un soldat en postant sur les réseaux sociaux une ‘story’ où il se filme avec un groupe de confrères, coupe de champagne en main, avant de lancer un missile sur la ville ennemie ? Dans quel type de récit a échoué ce bel atout d’homo sapiens qui lui a valu la capacité à s’imposer devant d’autres espèces d’hominines ? Avons-nous toujours des histoires à raconter ? Ou agissons-nous mécaniquement, ayant perdu notre capacité à raconter des histoire, par la boulimie iconophage de notre époque, éloignés de toute possibilité de bon sens ?

Le cadre choisi de notre enquête – qu’il nous soit permis d’appeler ainsi notre série de films – nous laisse un peu d’espoir, si l’on repousse bien évidemment la possibilité d’une nouvelle Grande Guerre, symptôme, semble-t-il, de l’état décrit plus haut et lié à une crise constante de notre rapport à la parole, témoignant de la manière dont nous habitons le monde. Mais voyons, tout d’abord, il existe au Finistère une importante activité dans les deux secteurs soulignés par Benjamin : les pêcheurs et les paysans. Il y a une verve du marin hors pair, comme on peut le constater avec l’un des témoignages du teaser. Mais il existe une dimension d’autant plus puissante qu’elle est menacée : la langue. Toute histoire racontée en breton a besoin d’exister, comme on peut aussi le constater dans le deuxième volet du teaser. Il ne servirait à rien, bien sûr, de se focaliser sur la seule langue bretonne, au risque de ghettoïser un groupe sociolinguistique. Au contraire, le choix de cohabitation doit enrichir l’expérience dans le bilinguisme de la région, le français agissant comme un levier pour introduire la diversité linguistique, ce qui pourrait par la suite s’étendre à d’autres régions, dans la recherche toujours d’une équité. L’objectif est de réveiller en nous une nouvelle perception du réel de la région, du fourmillement d’événements sociaux et culturels qui la rythment et la traversent, tout en se rapprochant des histoires qui en émanent.

Et encore, ces deux instances linguistiques, représentées dans le Finistère par le breton et le français, pourront faire appel à une leçon d’inclusion très bien portée dans la région avec un événement devenu incontournable pour les sourds et malentendants : le festival de cinéma de Douarnenez, Gouel ar filmoù. De même que chaque contenu proposé pourra avoir une traduction en langue des signes, l’enquête d’histoires s’étendra à ce groupe sociolinguistique, dont l’histoire sera ensuite traduite tantôt en breton, tantôt en français.

Ainsi, ce qu’on appelle par restriction géographique LSF (Langue des Signes Française) – dont un préjugé pourrait y voir un simple raccourci gestuel du français – serait sans doute une dimension de l’expérience de la région aussi importante, puisqu’il s’agit d’un groupe de locuteur·ices en résistance. La LSF est une autre langue, parlée aux côtés du français, au même titre que l’alsacien, le gallo ou le breton. Si l’on commence par le Finistère en prenant la licence poétique qui donne titre à la série, le principe est simple : toute image filmée au Finistère peut s’articuler avec une histoire racontée au Finistère. Notre regard sur la région doit donc être constamment représenté par le fait multilinguistique de celle-ci avec l’inclusion d’une minorité dont l’expérience serait une erreur de négliger.

À sa juste mesure, la portée d’une série comme Récits des confins de la terre / Rakkontoù eus penn an douar, ou Rakkontoù eus penn an douar / Récits des confins de la terre, selon votre point de vue, cherche à construire un nouveau regard sur la région elle-même. Et donc, au-delà et en toute humble perspective, une façon de porter un nouveau regard politique sur le monde – s’il est encore possible.

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RÉALISATION ARGENTIQUE POSTPRODUCTION NUMÉRIQUE

Umlicht Films c'est prendre le risque de l'improvisation cinématographique, la volonté de rendre propices les conditions créatives pour que cette improvisation soit possible. 

Ceci se traduit comme une production transversale à la réalisation même, un rassemblement efficace et joyeux d'énergie aspirant à développer et mener à terme un film. 

C'est pourquoi nous avons recours aux petits formats, le 16mm et le Super 8, afin de reconstituer le cadre de découverte dans lequel est né le cinéma, sans évacuer pour autant la dimension numérique qui peut donner sa juste valeur à cette technologie première.